J’avoue avoir une certaine méfiance vis-à-vis du déballage des émotions. Je préfère suggérer, laisser le lecteur imaginer ce que vit le personnage à partir du flux de ses pensées et de ses sensations.
Surtout si la narration est interne et que le personnage a lui-même du mal à identifier ses émotions. S’il ressent un malaise face à une situation mais ne parvient pas à comprendre quelle en est la source. Quand le non-dit voile ses émotions. Temporairement avant qu’elles n’explosent.
Ce qui n’empêche pas les personnages de ressentir des émotions intenses ou violentes. Ce qui est souvent le cas dans les polars et les thrillers ou dans les histoires qui traitent de secrets de famille…
La peur, tout d’abord. Dans toutes ses déclinaisons, de l’appréhension à l’épouvante. Christophe s’inquiète pour Lucie, sa fille. Il ressent une anxiété maladive pour ses proches. Sans imaginer une seule seconde l’angoisse qui la submerge, quand elle est perdue au cœur de la forêt.
La colère, surtout. Face à l’incompréhension, l’indifférence ou le silence. La colère sourde, celle qu’on ne dit pas mais aussi la violente, celle qui explose quand on réussit enfin à dire ses quatre vérités à l’autre.
Le dégoût. Face au sang ou au contact d’individus dont les actes répugnent.
La tristesse, aussi. Même si les larmes sont retenues depuis des années.
La joie, enfin. Tout au long du roman, le plaisir des choses simples. Éplucher des châtaignes, le soir au coin du feu. Partager un bon repas, un bon livre. Mais aussi la joie plus profonde de la réconciliation avec soi et avec les autres…
Mais plutôt que de décrire ces émotions par les mots, il est souvent plus fort de suggérer les manifestations physiques qu’elles suscitent…
« Composer un roman c’est juxtaposer différents espaces émotionnels, et que c’est là l’art le plus subtil d’un romancier. »
Milan Kundera, L’Art du roman

